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Glaciers d’Argentine : «Massacre à la tronçonneuse»

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L’essentiel : le 9 avril 2026, le Congrès argentin a adopté un amendement à la loi n° 26.639 (2010) transférant aux provinces la définition des zones glaciaires protégées, jusque-là confiée à l’Institut national compétent. Cette réforme ouvre la voie à l’exploitation minière (cuivre, lithium, or) dans des zones auparavant classées. La justice fédérale doit désormais se prononcer.

L’Argentine a joué par le passé un rôle pionnier dans la protection des glaciers, victimes du réchauffement climatique et vitaux à tant d’égards (notamment car ils constituent des «châteaux d’eau»). Elle était parvenue à adopter une loi n° 26.639 du 30 septembre 2010 sur la protection des glaciers et des zones périglaciaires(1). Ce texte affirmait la propriété publique des glaciers («bienes de carácter público»), la domanialité publique étant consacrée pour «les glaciers et le milieu périglaciaire» (art. 235 c. du code civil et commercial). Elle définissait une liste d’activités interdites – en particulier, industrielles et minières – ou soumises à évaluation environnementale, ainsi qu’un régime de sanctions et de responsabilité.

L’Argentine avait donc réussi, là où son voisin occidental – le Chili – échouait(2) ; et cette expérience inspira bien au-delà de l’Amérique latine (songeons au Tadjikistan, dont la loi de protection n° 2026 du 3 janvier 2024 affirme aussi la propriété de l’État sur les glaciers). Mais ce succès restait fragile. Il avait fallu pour l’obtenir surmonter un veto présidentiel et remporter une guérilla judiciaire, menée par un lobby minier qui n’a jamais désarmé. L’encre du texte à peine sèche, son application s’est heurtée aux pires difficultés. L’arrivée au pouvoir (2023) d’un président d’extrême droite climato-négationniste était lourde de menaces. Après une première tentative portée par la loi dite Omnibus, la menace vient de se concrétiser(3), suivant de peu – ironie cruelle – la fin de l’onusienne Année internationale de la préservation des glaciers (2025).

Malgré une forte opposition citoyenne, le Congrès argentin a fini d’adopter de justesse le 9 avril 2026 un amendement permettant le redécoupage des zones protégées autour des glaciers, qui ouvre la voie à l’exploitation minière (cuivre, lithium, or). La réforme transfère la définition des zones glaciaires à protéger, de l’Institut national compétent (qui avait recensé presque 17.000 sites en 2018) aux provinces (dont certaines – Catamarca, Jujuy, Salta, Mendoza, San Juan – sont dans les starting-blocks pour lancer l’exploitation minière). Dans un pays comptant nombre de régions arides ou semi-arides, l’enjeu social est évidemment majeur. Fragile rempart d’un Etat de droit violenté, la justice fédérale (qui avait sauvé il y a presque deux décennies la loi de protection des glaciers), devra se prononcer(4).

Deux remarques comparatistes, pour finir : primo, c’est la stricte mise en oeuvre d’un programme défini plus au Nord («Drill, baby, drill») par le mentor de Milei, ce Joker qui règne désormais sur Gotham City. Il y a là une sorte d’Internationale capitaliste du saccage, qui oeuvre très activement à la chute finale. Secundo, on n’en est pas (encore) là dans notre douce France, mais l’annonce d’une protection forte de tous les glaciers (One Planet-Polar Summit, 2023 ; stratégie nationale biodiversité 2030) n’a pas eu d’effets tangibles. Et cette sinistre farce pourrait nous faire réfléchir aux liens entre renforcement des pouvoirs locaux et protection de l’environnement.

Tribune Du numéro 251 de Droit de la Voirie – Juillet-Août 2026

(1) Ley de Presupiutos Mínimos para la Preservación de los Glaciares y del Ambiente Periglacial, promulguée le 28 oct. 2010. – V., S. Radovich : La Evolución del Derecho Ambiental en la República Argentina : el principio precautorio en la Ley de Bosques y en la Ley de Glaciares (Rev. catalana de dret ambiental vol. 9 [n° 1], 2018). – L. Christel, D. Torunczyk : Sovereignties in Conflict : Socio-environmental Mobilization and the Glaciers Law in Argentina (European Review of Latin American and Caribbean Studies n° 104, 2017, p. 47). L. Bottaro, M. S. Álvarez : La politisation des glaciers en Argentine : une analyse de l’application de la loi nationale sur les glaciers [2010] (Cah. Amériques latines 2016, p. 113). – L. Martin, I. Pinto : La protección del ambiente glacial (Rev. derecho administrativo económico n° 18, 2014, p. 99).

(2) C. Tulasne : La protection juridique des glaciers en France et au Chili (22 juill. 2021, en ligne : https://blogs. parisnanterre.fr/article/la-protection-juridique-des-glaciers-en-france-et-au-chili).

(3) Libération, 9 av. 2026.

(4) Soutenue par des organisations environnementales, la province de La Pampa a déposé un recours en protection constitutionnelle («amparo colectivo ambiental»), en invoquant essentiellement la violation du droit d’accès à l’eau.

Philippe YOLKA
Professeur de droit public (IEA/EDPL, Lyon III)

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